Letter from Nepal

 

Donatella Lorch (‘80), journaliste et correspondante depuis plus de vingt ans, a couvert les guerres et les conflits en Asie du Sud, au Moyen-Orient, en Afrique et en Europe. En avril 2015, elle était sur place lors du tremblement de terre au Népal, notamment pour le New York Times, NPR, NBC News et le UNHCR. Elle raconte ici comment elle a vécu le séisme avec son jeune fils, Lucas.

Je vis au Népal depuis plus de deux ans maintenant, et pas un jour ne passe sans que je pense à des tremblements de terre. Je savais que j’allais dans une région où les experts avaient prédit que tôt ou tard un violent séisme aurait lieu. J’ai une tendance à trop me préparer, une habitude sans doute acquise au cours de mes 20 années d’expérience sur la route comme correspondante à l’étranger : je n’avais pas un mais trois sacs de survie spécialement prévus pour les tremblements de terre, avec vêtements de rechange, trousse de premiers soins, piles et produits alimentaires de base. Certains sacs sont plus gros que d’autres pour les affaires d’hiver, et tous sont à des endroits différents dans la maison et le jardin.

donatella-ktm-durbar-square3Le séisme de magnitude 7,8 a frappé le centre du Népal le 25 avril 2015. Une vague déferlante a déplacé la vallée de Katmandou de 1,50 mètres en cinq secondes et a été suivie par des centaines de répliques, petites et grandes. J’ai alors réalisé combien j’en savais peu sur le sol sur lequel je vivais. Cette catastrophe naturelle a fait plus de 9 000 morts, des dizaines de milliers de blessés et 3,5 millions de sans abri.

Un tremblement de terre ne se produit pas une fois pour toute, la menace de son retour plane constamment. Les sens sont aux aguets, la peur est tapie dans un coin de la tête et l’esprit est incapable d’écarter ces pensées qui vous hantent. Un conseiller de l’école de mon fils, parlant aux parents des semaines après le premier tremblement de terre, a donné cet important conseil: «Quand votre enfant vous dit qu’il a peur, ne répondez pas que tout ira bien. Il n’y a pas moyen de garantir que tout ira bien. Votre enfant doit être conscient que le tremblement de terre peut revenir, c’est la meilleure façon de s’y préparer».

Une journée ordinaire

Le 25 avril, mon mari John est aux États-Unis pour un voyage d’affaires et j’entreprends avec mon fils Lucas nos activités rituelles du samedi. Nous nous sommes levés tôt pour promener notre chien Biko, un Rhodesian Ridgeback, dans les champs en contrebas de notre maison. Lucas a fini ses exercices de violon. Nous commençons notre descente en voiture vers Patan, ville voisine jumelle de Katmandou, pour aller prendre une pizza. A l’approche d’un pont sur la rivière Nokhu, je sens que quelque chose ne va pas. Je pense d’abord à une crevaison. Un motocycliste tombe de sa moto et glisse sur la pente de la route et je pense que c’est moi qui l’ai heurté. J’ai peine à garder le contrôle de la voiture qui embarque brusquement sur deux roue puis retombe brutalement. Je vois des murs de briques s’effondrer et des arbres se pencher vers le sol puis se redresser comme sous l’effet d’une tempête. Partout, les gens hurlent. Je stoppe sur le bas-côté, je coupe le contact, je mets le frein à main et je dis à Lucas : « C’est un tremblement de terre. Mets ta tête entre les genoux ».

Le reste de la journée se passe sous adrénaline. Nous sommes rentrés à la maison. Elle m’a l’air intacte. Biko est très content de nous voir. Je dis à Lucas de rester à l’extérieur et je fais des allers-retours rapides pour chercher de la nourriture, des couvertures, mon ordinateur et mon appareil de photo et autres articles de première nécessité. Je m’attends à des répliques mais sans avoir une idée de leur force ni des dégâts qu’elles peuvent créer.

camping2Une demi-heure environ s’est écoulée depuis le premier tremblement et, alors que, accroupie, je suis en train d’essayer d’ouvrir un coffre-fort pour en extraire nos passeports et de l’argent liquide, j’entends un craquement sourd et la maison est secouée de haut en bas avec une force qui me renverse en arrière. Dans la cour, Lucas m’appelle en criant et je dévale les escaliers. Je décide de rester hors de la maison pendant un certain temps. Émotionnellement épuisé, Lucas s’endort sur la couverture de Biko et je monte une tente dans le jardin. Elle sera notre refuge pendant deux semaines.

Au crépuscule, nous nous aventurons à pied hors du jardin en descendant la colline d’environ 500 mètres vers Khokana, une des plus anciennes villes de la vallée. Un nuage de poussière stagne sur la ville la plus grande partie de la journée. C’est seulement en atteignant l’agglomération que nous découvrons la puissance du séisme. Plus de la moitié des édifices traditionnels en adobe sont tombés en miettes. Des murs de briques se sont écroulés par pans entiers. Le temple Indrayani, en forme de pagode, un bâtiment massif de trois étages sur la place est dangereusement penché, ses murs zébrés de fissures. Miraculeusement, car il était midi passé et la plupart des gens étaient hors de leurs maisons, on ne compte que 14 morts.

Avant et après

Avant le tremblement de terre, on me demandait souvent si j’aimais vivre au Népal. J’aime le Népal. En dépit de sa pollution massive, de ses coupures d’électricité quotidiennes en hiver, de ses légendaires embouteillages et de l’omniprésence des ordures, le Népal m’a conquis par sa beauté naturelle, sa spiritualité et aussi la chaleur, la bizarrerie et la bonne humeur de ses habitants qui aiment à répéter: «Nous survivons et nous existons non pas à cause de notre gouvernement, mais en dépit de lui.»

Je dois beaucoup à mes amis népalais, collègues et voisins qui sont immédiatement venus s’assurer que nous étions indemnes. Keshav, notre cuisinier, ex-révolutionnaire marxiste-léniniste, qui me sert aussi d’interprète et d’éclaireur plein d’astuces pour mes reportages, img_3808-copya quitté sa maison gravement endommagée pour venir chez nous ce premier soir ; il construit un abri de toile improvisée pour notre équipement de survie; il y dort avec Biko. Je suis monté derrière lui avec Lucas sur sa moto pour mon reportage sur les destructions de la vallée. Sans plus d’accès à l’internet, nous avons trouvé une connexion et la meilleure des compagnies auprès de mes amis, Kunda et sa femme Milan. Assis dans le jardin, nous essuyons de fortes secousses. Des collègues de mon mari à la Banque mondiale, dont certains sont venus au bureau dans les premières heures pour recenser tout le personnel, forment une autre famille spontanée.

img_3092-copyPour la première fois, je vis l’histoire que je rapporte. Le tremblement de terre nous a tous affectés, d’une manière ou d’une autre, dans les 14 des 75 districts du Népal. C’est une forme de langage que nous partageons tous. À Katmandou, pendant des semaines les gens se saluent et interrogent : «Où vous trouviez-vous pendant le séisme ?» Et après une réplique plus forte qu’une autre : «Avez-vous senti celle-ci ?» Après une puissante secousse, à cinq heures du matin, un ami me tweete : «Debout là d’dans ! Elle est forte !» Nous formons une grande communauté. Nous souffrons tous d’hallucinations post-sismiques, la sensation que la terre bouge alors qu’elle est immobile. La première semaine après le tremblement de terre je n’ai jamais embrassé et ni été embrassée par autant de gens, même lorsque je les connaissais à peine.

Retour aux États-Unis

De retour aux États-Unis pour les vacances cet été, de nombreux amis me demandent pourquoi  je ne suis pas partie immédiatement après le 25 avril. Beaucoup d’étrangers sont partis. Katmandou a connu un exode. Les ambassades, le DFID, agence du gouvernement britannique qui supervise l’aide internationale, ont évacué les familles et le personnel non essentiel. Plus de 300 000 travailleurs migrants originaires de l’Inde et d’autres régions du Népal ont quitté Katmandou dans les jours qui ont suivi.

Oui, j’aurais pu partir aussi. J’étais certainement inquiète au sujet de Lucas et de sa sécurité. Mais mon mari John était de retour au Népal et travaillait. Pour lui, c’était maintenant que l’aide était la plus nécessaire au Népal et le moment de partir n’aurait pas été plus mal choisi. Et puis, je faisais ce reportage. La Banque mondiale avait donné à tous ses employés et leur famille la possibilité d’être d’évacués. Seules environ 400 personnes en fin de compte ont choisi de le faire. Lucas a préféré rester tant que ses deux parents étaient au Népal. John et moi avons pensé que si nous quittions ce lieu que nous appelons notre pays, la leçon était que quand les choses tournaient mal, la solution la plus simple était de laisser à d’autres le soin de résoudre le problème.

img_4323-copyAvec plus de 30 000 salles de classe détruites, les écoles du Népal dans les districts touchés ont été fermées pendant près de deux mois. Katmandou a trois écoles internationales. L’école française a fermé immédiatement et le directeur a quitté le pays avec son bébé ce premier soir et l’école est restée fermée le reste du trimestre. L’école américaine a rouvert après deux semaines. La British School, où Lucas est inscrit, a rouvert trois jours après le tremblement de terre. Elle est restée ouverte même après la réplique de magnitude 7,3 le 12 mai, date à laquelle toutes les salles de classe ont déménagé en plein-air. L’école et son personnel ont joué un rôle essentiel pour donner un sentiment de normalité aux enfants de l’école et à leurs parents.
Dans les premières minutes mêmes du tremblement de terre, j’ai su que je ne pouvais pas partir. Le Népal est mon pays. Je dois au Népal, et à mes amis parmi ses habitants, la loyauté qu’ils attendent naturellement de moi, et j’essaie de montrer ma solidarité du mieux que je peux: en écrivant.

Donatella Lorch (‘80) has been a reporter and correspondent for more than twenty years and has covered wars and conflicts in South Asia, the Middle East, Africa and Europe. In April 2015, Donatella reported on the earthquake in Nepal and its aftermath for The New York Times, NPR, NBC News and UNHCR among many other groups. Here, she shares the story of her experience during the quake with her young son, Lucas.

I’ve lived in Nepal for more than two years now, and there hasn’t been a day when I haven’t thought of earthquakes. I knew I was moving to an earthquake zone that geologists warned was overdue for a massive quake, and I have a tendency to over-prepare, probably acquired in my 20-plus years on the road as a foreign correspondent. I didn’t have one set of earthquake-ready “go-bags”—the backpacks that hold essentials such as a change of clothes, a first aid kit, spare batteries and some basic food—but three sets, some bigger than others for winter gear and all in different locations around my house and garden.

 

donatella-ktm-durbar-square3Yet, when a massive 7.8 magnitude earthquake hit central Nepal on April 25, 2015—a rolling wave that moved the Kathmandu valley 1.5 meters in five seconds and was followed by hundreds of big and small aftershocks that are still continuing today—I realized how little I really knew about the ground I lived on. In that earthquake and its aftershocks, more than 9,000 died, tens of thousands were injured and 3.5 million people were left homeless.

An earthquake is not a single occurrence. It remains a constant looming, unpredictable presence. Fear, hypervigilance and intrusive thoughts have become ubiquitous, always lurking in some corner of my mind. A counselor at my son’s school, speaking to parents weeks after the first earthquake, gave a critical piece of advice. “When your child tells you he is scared, don’t answer that ‘everything will be alright’. There is no way to guarantee that everything will be alright. Your child needs to be aware that the earthquake can come back, and these are the ways to better prepare.”

An ordinary day

On April 25th, my son Lucas and I were following our standard Saturday rituals while my husband John was out of town in the U.S. on business. We woke up early to take Biko, our Rhodesian Ridgeback, for a walk across the cultivated fields below our house. Lucas did his violin practice, and we then started to drive down into the nearby city of Patan, Kathmandu’s twin city, for an early pizza lunch. I noticed that something was not right as we descended a hill towards a bridge over the Nokhu river. At first, I thought I had a flat tire. Then I thought that I’d hit a nearby motorcyclist as I saw him fall off his bike and slide down the road. But then I realized it had to be more than that. I had trouble keeping the car on the road as it jerked up onto two wheels on one side and then slammed back down onto the pavement. Nearby, brick walls were collapsing, and trees were bending down towards the ground, and back up again, as if in a huge wind storm. Everywhere people were screaming. I pulled over, turned off the engine, pulled the handbrake and told Lucas: “It’s an earthquake. Put your head down.”

The rest of the day was run on adrenaline. We drove back home. Our house looked fine. Biko was very glad to see us. I told Lucas to stay outside, as I began doing fast runs in and out of the house to get food, blankets, my computer and camera, any other essentials. I knew to expect aftershocks, but I had no idea how powerful they can be or how much damage they can create.

camping2Some 30 minutes after the first earthquake, as I was squatting in front of a safe trying to open it and grab passports and emergency cash, I heard a loud crack, which was followed by a vertical jerking of the house that was so powerful that it threw me onto my back. In the yard, Lucas screamed for me, and I ran down the stairs. That’s when I decided to stay out of the house for a while. Emotionally exhausted, Lucas fell asleep on Biko’s blanket while I set up a tent in the garden, our refuge for two weeks.

Near dusk, Lucas and I ventured out of our garden on foot downhill about 500 yards to Khokana, one of the valley’s oldest towns. It has been covered in a cloud of dust much of the day, but it wasn’t until we got to it that we could see the earthquake’s power. More than half the town’s traditional mud-brick buildings had crumbled. Entire brick walls had been ripped off. A massive three-story, pagoda-like Indrayani temple in the central square was precariously leaning, jagged cracks on its walls. Miraculously, because it had happened midday and most people were out of their houses, only 14 people had died.

Pre- and post-quake

Pre-quake, I was often asked whether I liked living in Nepal. I love Nepal. Despite the massive pollution, the daily winter electricity cuts, the legendary traffic jams and ubiquitous garbage, Nepal won me over with its natural beauty, its living religions, and also the warmth and quirkiness of its fun-loving people. As so many Nepalis have told me: “We survive and exist not because of our government but in spite of it.”

img_3808-copyI owe much to my Nepali friends, colleagues and neighbors who immediately reached out to make sure we were okay. Keshav, our cook, a former Marxist-Leninist revolutionary who also doubles as my translator and fixer on reporting stories, left his own badly damaged house and came to our place that first evening, building an impromptu tarp shelter for our earthquake gear where he and Biko slept. Lucas and I joined him on his motorcycle as I reported on the destruction in the valley. With our internet down, we found connectivity and much appreciated company at the home of my friends Kunda and his wife Milan, where we weathered a few big aftershocks sitting together in their garden. Another impromptu family were my husband’s World Bank colleagues, several of whom came to the office within the first hours to track down all staff.

img_3092-copyFor the first time, I was living the story that I was reporting. The quake had in one way or another affected everyone in 14 of Nepal’s 75 districts. It’s the language we all had in common. In Kathmandu, people greeted each other for weeks by asking: “Where were you when the quake hit?” After large aftershocks, they still start conversations with “Did you feel that?” After a powerful 5:00 a.m. aftershock one morning, a friend tweeted: “Wakey, Wakey. That was a big one.”  We were all part of a big community.  We all suffered from earthquake “hangovers”, the feeling that the earth was moving even when it was not. That first week after the 7.8 magnitude quake, I’ve never hugged and been hugged by so many people, even just acquaintances.

View from the States

Back in the States for vacation this summer, many friends asked me why I didn’t leave immediately after April 25th.  Many foreigners did leave. Kathmandu experienced an exodus. Some embassies evacuated families and non-essential personnel, including DFID, the arm of the U.K. government that oversees international aid. Over 300,000 migrant workers from India and other areas of Nepal left Kathmandu within days.

Yes, I could have left. I certainly worried about Lucas and his safety. But my husband John was back in Nepal working, saying that this was the time help was most needed in Nepal, so it was absolutely the wrong time for us to leave. In addition, I was reporting. The World Bank gave all its employees and their dependents an opportunity to evacuate, but in the end only one of about 400 people chose to do so. Lucas said he did not want to leave as long as both his parents were in Nepal. John and I felt that if we left the place we call home, we were telling our son that when the going got tough, the easiest solution was to leave the problem behind.

img_4323-copyI knew even in the first minutes after the first earthquake that I couldn’t possibly leave. Nepal is my home. I have tried to demonstrate solidarity with the country and my friends there in the only way I know how: by writing.

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Marc Rognon

Digital Communications Manager

Marc Rognon
After almost 10 years as a producer and senior editor at France24, the international French-language news channel, Marc spent one year in Iraq to create the first news channel in the country. He joined the LFNY in October 2016 as Digital Communications Manager. He brings to the Lycée his experience as a TV journalist, media consultant and project manager.

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