“Les bilingues ont une plus grande sensibilité à la communication”

Dans cet entretien, déjà publié à l’automne 2014, Vannina Boussouf, directrice de l’école primaire du Lycée, explique comment promouvoir et célébrer le bilinguisme chez l’enfant.

Vannina Boussouf a toujours évolué dans un monde multilingue. Son nom et son prénom reflètent ses origines: un grand-père algérien (kabyle), une arrière grand-mère turque, des racines corses. Ayant grandi et vécu sur cette île de beauté ou le bilinguisme fait partie intégrante de la culture et de l’identité régionale, elle a toujours été attirée par les langues étrangères; elle a donc tout naturellement suivi des études d’anglais et d’espagnol à l’université de Corse puis à l’université de Philologie et lettres de Cordoue en Espagne.

Le désir de travailler avec de jeunes enfants s’est imposé très vite et le choix d’une carrière de professeur des écoles, puis de directrice, fut évident. En 2005 Vannina part vivre aux Etats-Unis: elle enseigne d’abord à l’International School of Louisiana, une Charter School au double programme franco-espagnol, puis en 2007 elle prend ses fonctions de directrice du Primaire au Lycée Français de New York où son intérêt se concentre sur l’application de méthodes pédagogiques innovantes favorisant un enseignement holistique pour des élèves en situation de bilinguisme.

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Des élèves de terminales travaillent en groupe dans un cours d’histoire-géographie.

 

Selon vous, pourquoi de plus en plus de parents souhaitent que leurs enfants reçoivent une éducation bilingue? 

Par le passé le bilinguisme a souffert de nombreux préjugés: soupçonné de provoquer de la confusion mentale, d’être à la source de l’échec scolaire, d’entraver le développement langagier des enfants, parler plus d’une langue n’a pas toujours été perçu comme un avantage. Souvent liée à l’immigration, la situation de bilinguisme a longtemps été associée à tort à des résultats scolaires médiocres ou une mauvaise maîtrise de la langue majoritaire.

Aujourd’hui la tendance s’est inversée et il est intéressant de constater que même parmi les familles monolingues, de nombreux parents sont désireux de pouvoir donner à leurs enfants une éducation bilingue et biculturelle.

L’avancée et la diffusion de la recherche dans des champs tels que la sociolinguistique, la psycho-linguistique et la neurobiologie ont permis de réduire à néant les préjugés négatifs liés au bilinguisme tout en révélant les atouts éducationnels, culturels, sociaux, économiques et même politiques du bilinguisme.

Parler plusieurs langues se traduit souvent par un développement social, culturel et éducationnel riche et varié.

Parmi ceux-ci, l’avantage qu’il y a de pouvoir communiquer dans plus d’une langue est le plus évident. Pendant l’enfance cela se traduit souvent par un développement social, culturel et éducationnel riche et varié lié à la multiplication des opportunités d’avoir des intéractions et de créer des liens d’amitié avec des individus parlant une des deux langues.

Au niveau du développement intellectuel de l’enfant, la recherche a montré que le fait de pouvoir associer plusieurs mots pour un objet ou une idée permettait aux bilingues d’avoir une pensée plus flexible et plus créative car moins fixée sur un seul signifiant. Habitués dès l’enfance à changer de langue en fonction de leur interlocuteur les bilingues ont également une plus grande sensibilité à la communication.

À ces avantages sociaux, culturels et éducationnels, s’ajoutent de potentiels avantages économiques et politiques. À l’heure où les techniques de la communication ont permis de dépasser les notions d’espace et de temps, la maîtrise de plusieurs langues est la dernière condition pour pouvoir communiquer et développer des relations avec un nombre considérable de personnes d’horizon et de cultures diverses. De plus, dans un monde de plus en plus global, dans lequel les relations internationales se multiplient, les partenariats entre les pays se développent il y a aussi incontestablement un avantage économique et politique à parler plusieurs langues et à comprendre plusieurs cultures.

 

Estimez-vous que l’enseignement bilingue soit un processus naturel permettant d’améliorer les compétences cognitives des élèves?

À l’école maternelle.

La plupart des gens qui ne parlent qu’une seule langue pensent qu’ils font partie de la norme. C’est en fait une croyance erronée car à travers le monde, les bilingues ou polyglottes représentent la majorité.

Mon expérience confirme que tous les enfants ont le potentiel pour apprendre à parler plus d’une langue. Ceci dit, le développement des aptitudes langagières varie considérablement d’un enfant à l’autre que cet enfant soit bilingue ou non. Je veux dire que le fait même qu’il y ait plus d’une langue en jeu lors de l’apprentissage du langage ne sera pas un facteur défavorable pour un enfant bilingue.

Certains enfants monolingues développeront rapidement leurs compétences langagières, d’autres mettront plus de temps, il en va de même pour les enfants qui apprennent plusieurs langues.

En fait, l’apprentissage du langage chez l’enfant doit être mis en perspective par rapport à de nombreux facteurs: la personalité de l’enfant, ses aptitudes intellectuelles, son développement social, la qualité et la quantité des interactions avec ses parents, ses pairs, les membres de sa famille et les gens autour de lui, la variété des interactions langagières et le niveau d’engagement et de stimulation créé par son environnement en ce qui concerne la ou les langues ciblées.

On comprend donc que le rythme de développement et le niveau de maîtrise des deux langues ne soient pas forcément homogènes et varient considérablement d’un enfant à l’autre. Un environnement d’apprentissage stimulant dans lequel le langage est appris dans des situations de communication authentiques et engageantes centrées sur l’enfant, associé à une attitude positive des parents vis à vis du bilinguisme de leur enfant donnera généralement d’excellents résultats.

Plus de flexibilité et de créativité dans la manipulation des concepts.

Les bénéfices au niveau du développement cognitif de l’enfant existent. Le bilinguisme, en permettant d’associer plusieurs mots aux objets et aux idées, assouplit la relation entre le signifiant et le signifié et permet à l’individu de manipuler les concepts avec plus de flexibilité et de créativité. Si par exemple on demande à un enfant bilingue franco-américain ce que l’on peut fabriquer avec une baguette, il pensera sans doute à toutes les associations possibles avec le mot baguette en français et en anglais (baguette magique, baguette de pain, règlisse, chef d’orchestre, petit bâton, etc…mais aussi lipstick, glue stick, to stick, stickers, etc… car “baguette” se traduit par “stick”) et donnera sans doute une réponse plus originale ou surprenante qu’un enfant monolingue.

Il a été aussi observé par la recherche que les enfants bilingues attachent plus d’importance au sens des mots qu’à leur image acoustique, ce qui leur permet de rentrer plus facilement dans la lecture et la compréhension de texte.

Enfin, les enfants bilingues sont habitués très jeunes à adapter leur langue en fonction de leur interlocuteur ce qui développe chez eux une plus grande sensibilité et plus grande ouverture à l’autre et par conséquence leur donne de l’aisance dans les échanges sociaux et verbaux.

Un cours d’allemand au collège.

 

Dans votre propre vie, combien de temps passez-vous à penser dans une langue par rapport à une autre? 

Je ne suis devenue “bilingue” que tardivement dans ma vie: la proximité entre la corse et l’Italie a fait que j’ai pu développer des amitiés avec des Italiens qui m’ont conduit à maîtriser cette langue assez bien (d’autant plus que je l’étudiais au lycée en plus de l’anglais et de l’espagnol)

J’ai ensuite suivi des études de langues étrangères (espagnol et anglais) et ai passé plusieurs mois à Cordoue pendant l’année de maîtrise.

Durant mon enfance, le corse a toujours été présent mais il s’agissait plutôt d’un bilinguisme passif. Mon grand père algérien ne parlait pas l’arabe, ni le turc avec ses enfants et mon père a donc été élevé en français. Ma mère a été également élevée en français.

La situation de bilinguisme ne représente pas la somme de deux monolinguismes, il s’agit d’une situation linguistique unique.

Cependant mon expérience à ce sujet est qu’avec une langue se transmet tout un système de valeurs, d’attitudes, de comportements, de façons de s’exprimer, de traditions, de proverbes, chansons, berceuses qui nous donnent à voir le monde d’une certaine façon. Si l’on ajoute la littérature, l’histoire, les rituels associés à chaque langue il est évident qu’en utilisant une langue nous entrons dans un univers unique, une façon particulière de voir et d’interpréter le monde.

Le français est ma langue maternelle et celle avec laquelle je m’exprime le mieux que ce soit à l’oral ou à l’écrit. J’ai cependant grandi en Corse et seuls certains mots ou expressions en langue corse peuvent parfois réellement rendre compte de ce que je ressens. Ils sont intimement associés à des échanges, des sentiments ou des émotions de mon enfance et leur traduction en français ne peut qu’être imparfaite ou incomplète.

La situation de bilinguisme ne représente pas la somme de deux monolinguismes, il s’agit d’une situation linguistique unique née de la combinaison de deux langues différentes qui enrichissent et sophistiquent la compétence langagière des bilingues. De même, la biculturalité n’est pas la somme de deux cultures juxtaposées l’une à l’autre mais une façon unique de percevoir et d’interpréter le monde.

In this interview, originally published in fall 2014, the director of the Lycée’s Primary School, Vannina Boussouf, shares her thoughts on nurturing bilingualism in young children.

Vannina lives and breathes multiculturalism. Her name reflects her origins: an Algerian grandfather (Kabyle), a Turkish great-grandmother and Corsican roots. Growing up in Corsica, where bilingualism is integrated into the local culture, Vannina was fascinated by foreign languages. She chose to pursue studies in English and Spanish at the University of Corsica, followed by the University of Philology and Letters of Cordoba in Spain.

From a young age Vannina’s passion to work with children led her to a fulfilling career as a teacher and principal. In 2005, she moved to the United States. She taught first at the International School of Louisiana, a bilingual English-Spanish charter school. In  2007, she became the director of the Primary School at the Lycée Français de New York. Her goal is to tap innovative pedagogy to promote a holistic approach to teaching students in a bilingual setting.

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Y12 students discussing a history and geography project.

Why do you think that parents are becoming more and more interested in bilingual education?

In the past, bilingualism was the source of many prejudices: it was suspected to provoke mental confusion, to be the origin of academic failure, to hamper with children’s language development. Indeed, speaking more than one language was not always considered an advantage.

These days this thinking has changed markedly. It’s interesting to note that in monolingual families, many parents wish they could provide their children with a bilingual and bicultural education, even if they themselves did not experience this growing up.

Being able to speak more than one language often translates into a rich and varied social, cultural and educational development.

The advancement and proliferation of fields such as sociolinguistics, psycho-linguistics and neurobiology have reduced to almost zero the prejudices once tied to bilingualism, and instead have underscored its educational, cultural, social, economic and even political advantages. Among these is the most obvious advantage, which is being able to speak more than one language and the doors it opens.

During childhood, this often gets translated into a rich and varied social, cultural and educational development that leads to increased opportunities at forging connections and friendships with individuals speaking one of the two languages. In terms of the intellectual development of the child, research has shown that being able to associate an object or an idea with numerous words enables bilinguals to form more flexible and creative thoughts because they aren’t restricted to only one signifier. Moreover, because since childhood, they’ve been accustomed to changing language depending on their interlocutor, bilinguals have a more sensitive and nuanced approach to communication.

At a time when communication technologies have enabled us to surpass notions of space and time, the proficiency of numerous languages allows us to communicate and develop  relationships with a considerable number of people from different cultural backgrounds. More than that, in an increasingly globalized world, in which commercial barriers are being erased, international relations are broadening, partnerships between countries are developing, there is undeniably an economic and political advantage to speaking numerous languages and understanding various cultures.

What factors contribute most to the development of language in bilingual and multilingual children?

Preschool student.

Most people who speak only one language think they are in the norm, but this is, in fact, an erroneous belief. Around the world, bilinguals or polyglots are in the majority.

My experience is that all children have the potential to learn to speak more than one language. That being said, language aptitude development differs considerably from one child to the next, whether or not that child is bilingual. The fact that a second language is being learned as the child is learning other subjects is not a disadvantage. Certain monolingual children quickly develop language competency, while others take more time.

The same is true for children who are learning multiple languages. In fact, we should put into perspective the numerous factors that play a role in children gaining language proficiency:  their personality, intellectual aptitude, social development, the quality and quantity of the interactions with their parents, their peers, families, and the people that surround them, the variety of language interactions and the level of engagement and stimulation created by their environment in their target languages.

Bilinguals display more flexibility and creativity in the manipulation of concepts.

A stimulating academic environment where a language is learned in situations of authentic and engaging communication centered on the needs of the child, combined with a positive attitude from the parents vis a vis their child’s bilingualism are essential.

What are the cognitive benefits of bilingualism?

Many! Bilingualism, by enabling us to associate numerous words to single objects and ideas, stretches the relationship between the signifier and the significant, which in turn enables a child to work with concepts with more flexibility and creativity.

Here’s a simple example. If we ask a bilingual Franco-American child what can be created with a baguette, undoubtedly she will start thinking of all the possible associations with “baguette” in French and “stick” (its translation) in English (baguette magique (magic wand), baguette de pain (loaf of bread), règlisse (stick of licorice), bâton (a conductor’s baton)…and then also stick, glue stick, lipstick, stickers… ). You may well see a more original or surprising answer than one you might have from a monolingual child.

Researchers have also pointed out that bilingual children attach more importance to the meanings of words than to their acoustic images, which facilitates reading and reading comprehension. Ultimately, bilingual children are accustomed from a young age to adapt what language they speak depending on the interlocutor, which enables them to develop a greater sensibility and understanding of the other. As a consequence, they are more at ease during social and verbal exchanges.

A German class in Middle School.

How do you observe that your own perspective on the world has developed as a result of being bilingual?

I did not become bilingual until later in life: the proximity between Corsica and Italy was such that I was able to make friends with Italians and that pushed me to become proficient in their language (I also learned English and Spanish in high school). I then pursued foreign languages (Spanish and English) and spent several months in Cordoba during the academic year.

The bilingual situation does not represent the sum of two monolingualism, it is a unique linguistic situation.

During my childhood, the Corsican language always had a presence in my life, but it was more of a passive bilingualism. My Algerian grandfather spoke neither Arabic nor Turkish with his children, so my father was raised in the French language, and so was my mother. However, my experience with this is that a language spreads a system of values, of attitudes, of behavior, of ways of expressing oneself, of traditions, proverbs, songs, lullabies that show us the world in a certain way.

If we add literature, history, rituals associated with each language, it is evident that in using a language we enter a unique universe, a particular way of seeing and interpreting the world. French is my mother tongue, and thus the language in which I express myself the best. However, having grown up in Corsica, there are certain words or expressions in the Corsican language that can really express how I feel. They are intimately associated to exchanges, sentiments or emotions from my childhood and their French translation can be but imperfect or incomplete.

The bilingual situation does not represent the sum of two monolingualism, this is a unique linguistic situation created by the combination of two different languages that enrich the bilingual’s language proficiency.  In the same way that biculturalism is not the sum of two juxtaposed cultures but a unique and deeper way of perceiving and interpreting the world.

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Vannina Boussouf

Head of Primary School

vboussouf
Head of the Primary School at the Lycée Francais de New York since 2007, Vannina Boussouf has taught at almost all levels of elementary school. She has also held different functions within many schools in France and taught French for one year at the International School of Louisiana.

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